Bonjour tout le monde,

Pour ce nouveau billet, j’aimerais vous parler d’un livre proposant une belle synthèse du jeu vidéo (belle car le livre est en réalité un beau livre) avec quelques textes intéressants pour penser le jeu vidéo. Art ou pas ? Art bien évidemment. L’occasion aussi de travailler cette notion éminemment complexe et polémique avec votre public au fil d’un pêle-mêle ou d’une séance sur l’argumentation portant sur l’art. De quoi nourrir la curiosité de vos apprenants en leur apportant de nombreuses références (De La Poétique d’Aristote à ce livre). Des activités à réserver à un public B1/B2.

Avec Jeux Vidéo, l’art du XXIe siècle, Nic Kelman tente la synthèse du beau-livre, plaisir des yeux et art de la contemplation, et de l’essai réflexif. Équilibre difficilement trouvé, il n’en demeure pas moins que cette tentative des éditions Assouline ravira par sa finition à défaut de ses idées. Pas de grandes réflexions donc mais des pistes et quelques jalons posés ici et là.

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I) Le cœur de l’ouvrage

  • La contemplation

La première force de l’ouvrage est tout d’abord le soin porté à la confection du livre. Un papier épais, de grande qualité et surtout une importante compilation d’images. Screenshots et artworks s’enchaînent avec une intelligente mise en page. Jeux Video, l’art du XXIe siècle est en premier lieu un livre de contemplation. On savoure le travail des designers grâce à des clichés de très bonnes résolutions. De Abe à Kratos en passant par Tomb Raider, Cold Fear ou Myst, tous les horizons ou presque sont représentés.

  • Une classification intéressante

Second intérêt de l’ouvrage, la classification que Kelman propose. Ce dernier cherche à dégager des catégories, et sous-catégories, dans le jeu vidéo en partant des grands thèmes qu’on y rencontre. Il veut par exemple comprendre de quoi est fait le héros d’un jeu vidéo, quelles formes peut-il prendre, etc.

Kelman ne cherche pas à imposer une classification, un espèce de regroupement, mais plutôt à donner un semblant d’ordre à un domaine qui n’en développe que très rarement. Ainsi donc, dans chaque catégorie, Nic Kelman étoffera ses groupements en y incluant des extraits d’interviews de développeurs évoquant la création de leur personnage, de tel lieu ou telle histoire.

Si l’on cherche à prendre de la hauteur, on remarque que Kelman cherche à retracer sous la forme d’une grande classification tout le processus de création d’un jeu vidéo. Il faut éclaircir cette nébuleuse et montrer les talents multiples qui participent à la création de chaque jeu, rendre concret le travail artistique d’une équipe que l’on occulte parfois au profit d’une seule personne.

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Le personnage de Kratos

  • Manque de profondeur

Le problème dans cette tentative d’ordre et de regroupements, c’est que Kelman bien qu’évoquant des idées ne cherche pas à les développer. Il n’appuiera jamais dessus, ne les explicitera pas avec méthode et rigueur. C’est un peu frustrant lorsque l’on voit émerger une bonne idée et que rien derrière ne vient l’asseoir.

II) Préface

  • Henry Jenkins et l’art

Avec la postface, la préface est le passage du livre le plus riche en terme de réflexion. Certaines idées marquent et permettent d’avancer de quelques pas dans le terrible débat « Le jeu vidéo est-il un art ? ». Henry Jenkins, l’auteur de la préface qui est le directeur d’études sur les médias au Massachussets Institute of Technology, tout comme Kelman, est convaincu que oui.

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Henry Jenkins

Voici quelques extraits de la préface : « Kelman avance, à l’appui de ses dires, deux arguments essentiels. Premièrement, les développeurs sont des professionnels qui bâtissent des univers fascinants en employant les talents d’artistes qualifiés dans d’autres contextes. Deuxièmement, les jeux vidéo offrent des moments enrichissants qui éveillent des résonances profondes dans notre culture, entre autres parce qu’ils remplissent des fonctions intemporelles dévolues autrefois aux mythes et légendes. », voilà donc les deux principaux arguments de Kelman affirmant non pas que le jeu vidéo est un art « en puissance » mais bien un art tout court.

La préface dresse également le même parallèle que Kelman effectue entre le jeu vidéo et le cinéma, un parallèle connu mais pertinent. Ce qu’il cherche à dire par là c’est que le cinéma, ce « joujou qui a grandi« , était considéré à l’origine comme une attraction pour champ de foire, un simple jouet. Les années passant, il est devenu un art. Jenkins imagine un destin similaire pour le jeu vidéo.

  • Jeu vidéo et art, une certaine fêlure

Seulement, Jenkins bien qu’approuvant les dires de Kelman nous prévient tout de suite, « si le jeu vidéo est un art, il n’a rien à voir avec ce que produisent nos écoles d’art depuis quelque temps. Au risque de passer pour un ignare, j’ajouterai : Dieu merci !« .

Difficile de ne pas donner raison à Jenkins. La simple fréquentation des musées d’art moderne, à commencer par celui de Paris, permet de voir dans quoi s’englue ce domaine artistique. Un concept hypertrophié au détriment d’une partie technique maîtrisée et poussée à son extrême, un certain snobisme vis-à-vis de la moindre petite nouveauté en émanant. Deux tics conduisant l’art à une stagnation comme pourrait le dire Eric Viennot.

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Eric Viennot

  • Pédanterie et snobisme

J’ai souvenir d’une exposition nommée « Dans la nuit des images » à Paris. Parfait condensé de ce que peut produire une école d’art. C’était en effet des étudiants qui exposaient là leurs œuvres. Dans un grand hangar aussi vaste que froid les spectateurs déambulaient à leur guise, slalomant entre les productions des artistes en herbe. Des vidéos sans âme et nombrilistes, prétentieuses, profondément ennuyeuses, se bousculaient devant nos yeux.

Pour justifier toute cette pédanterie et cet élitisme dans le mauvais sens du terme, des guides venaient parfois à votre rencontre pour vous « expliquer » le pourquoi de telle ou telle œuvre. Intellectualiser et rationaliser à l’extrême une production, le meilleur moyen de tuer toute l’émotion que peut susciter une œuvre. Attention tout de même, l’art moderne n’est pas que cela. Il convenait simplement dans les précédentes lignes de tracer des tendances.

Jenkins lui ne s’arrête pas là et se questionne aussi sur l’intérêt de l’étiquette « art » pour le jeu vidéo en n’omettant pas d’évoquer les méfaits et bienfaits d’un tel statut. D’autres analogies sont également mises en place comme celles avec la peinture, la littérature ou encore la musique. Fines et justes, elles ont le mérite de sortir de l’ordinaire.

III) Postface

  • Des questions et des pistes

Nic Kelman finit son ouvrage en proposant une postface intéressante. En fait, l’auteur nous pose avec une certaine intelligence quelques questions essentielles. Difficile d’y répondre en cinq minutes. Les pistes sont là, lui-même apporte son petit grain de sel sans pour autant percer le mystère.

Pour illustrer tout cela, deux citations marquantes de cette postface : « L’interactivité inhérente au jeu vidéo et son origine dans le monde des jouets ont tendance à brouiller les cartes. De prime abord, on a en effet du mal à le concevoir dans le cadre de la conception traditionnelle de l’art. Mais c’est là une raison de plus pour essayer de réviser notre idée de l’art au lieu d’en exclure d’emblée une nouvelle discipline dont on sent intuitivement les qualités artistiques. » et « c’est bien plutôt notre rapport au jeu vidéo quant à notre appréhension de l’art en général qui reste à définir…De fait, les jeux vidéo pourraient bien nous obliger à revoir notre définition de l’art, qu’on le veuille ou non.« .

IV) Conclusion

Nic Kelman nous propose là un bel ouvrage d’un point de vue contemplatif mais également du point de vue de la réflexion. Néanmoins, c’est sur ce dernier point que l’on pourrait regretter un manque d’approfondissement de la part de l’auteur. Des éléments pertinents mais non approfondis. Kelman ne cite pas Aristote et sa Poétique (pour le suivre ou le contredire), ne cherche pas à définir ce qu’est l’art en faisant appel à quelques théoriciens sur le sujet comme Hegel et n’évoque pas plus précisément les éléments qui font que le jeu vidéo peut prétendre à un tel statut.

http://vignette1.wikia.nocookie.net/litarature/images/7/78/Po%C3%A9tique_aristote.jpg/revision/latest?cb=20130113153533&path-prefix=fr

Le jeu vidéo est un média encore jeune, les théoriciens et autres grammairiens opèrent doucement, tranquillement. Une certaine médiatisation leur faisant défaut malheureusement. La patience semble être le maître mot. Le jeu vidéo a grandement gagné en maturité en une poignée d’années, on peut lire désormais, sur Internet ou sur papier, des réflexions d’une grande profondeur sur le média interactif. On ne peut que se réjouir d’une telle émulation. Une réflexion nécessaire.

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